Le contrat du match amical Russie-Cameroun d’octobre 2023, les deux factures émises par la Fecafoot et l’ordre de virement de la fédération russe désignent tous le même destinataire : un compte bancaire personnel ouvert au nom de Samuel Eto’o Fils à la Qatar National Bank de Doha. Montant total en jeu : 567 570 euros. Trois ans plus tard, aucune écriture comptable n’atteste que cet argent ait rejoint les caisses de la fédération camerounaise.
Il y a d’abord un match, banal. Le 12 octobre 2023, au stade Dynamo Lev-Yachine de Moscou, les Lions Indomptables s’inclinent 1-0 devant la Russie. Un amical de plus dans un calendrier, oublié dès le lendemain.
Il y a ensuite un dossier de papiers, qui raconte une autre histoire. Camfoot a examiné l’intégralité des pièces financières de cette rencontre : l’accord conclu entre les deux fédérations, les deux factures adressées à Moscou par la Fecafoot, et l’ordre de virement émis par la partie russe un mois après le match. Ces documents se répondent avec une cohérence parfaite. Ils désignent tous, ligne après ligne, un compte qui n’appartient pas à la Fédération camerounaise de football.
Un contrat signé par deux secrétaires généraux
L’accord porte le numéro 29-09-2023/1. Il a été signé le 29 septembre 2023, à Yaoundé par Blaise Djounang, secrétaire général de la Fecafoot, et à Moscou par Maxim Mitrofanov, son homologue de l’Union russe de football. Les deux exemplaires portent les cachets des fédérations. Le document est bilingue, anglais et russe, la version anglaise faisant juridiquement foi.
Sa clause 5 fixe les conditions financières. La fédération russe doit verser à la Fecafoot 567 570 euros brut, « y compris la TVA ainsi que les autres taxes indirectes et retenues applicables selon la législation de la République du Cameroun ». S’y ajoutent 113 514 euros de TVA russe, que Moscou verse directement à sa propre administration fiscale — d’où le total de 681 084 euros mentionné au contrat, un chiffre parfois présenté à tort comme le cachet camerounais alors qu’il inclut une taxe qui n’a jamais quitté la Russie.
Le paiement est échelonné : 80 % d’avance dans les quatre jours ouvrables suivant l’entrée en vigueur de l’accord, le solde dans les quatre jours ouvrables suivant le match.
Le compte de destination
C’est à la fin de cette clause 5 que le document se retourne sur lui-même.
Le texte annonce que « le paiement détaillé ci-dessus sera effectué par virement bancaire sur le compte bancaire suivant de la Fecafoot ». Suivent les coordonnées bancaires. Elles désignent un titulaire : SAMUEL ETO’O FILS. Banque : Qatar National Bank, agence principale de Doha. Nature du compte : dépôt à vue en euros. La version russe du contrat emploie un mot sans ambiguïté pour qualifier ce titulaire — « Получатель », bénéficiaire.
Le compte présenté comme celui de la fédération est donc, dans le même paragraphe, identifié comme celui d’une personne physique. Le contrat comporte par ailleurs une clause qui obligeait la Fecafoot à attester par écrit qu’elle était le bénéficiaire ultime de ces fonds.
Les statuts de la Fecafoot prévoient pourtant que l’ensemble des fonds de la fédération soit logé sur des comptes ouverts à son nom. Guibaï Gatama, ancien membre du comité exécutif, l’a rappelé publiquement à plusieurs reprises.

Deux factures, une seule adresse
La Fecafoot a émis deux factures pour ce match. La première est datée du 2 octobre 2023, dix jours avant la rencontre. Elle réclame 455 056 euros, l’avance de 80 %, payables avant le 6 octobre. La seconde date du 27 octobre, quinze jours après le match. Elle réclame 112 514 euros, présentés comme « le paiement final du total des indemnités de participation ».
Les deux reprennent mot pour mot la formulation du contrat : le versement est demandé à la Fédération camerounaise de football, et le compte indiqué est celui de Samuel Eto’o Fils. Les deux portent le cachet de la fédération et la signature de Benoît Angbwa, ancien international, au titre du bureau de la coordination générale. Aucune ne porte la signature du président de la Fecafoot.
Additionnées, ces deux factures donnent 567 570 euros. Exactement le montant fixé par le contrat. Le dossier tient debout d’un bout à l’autre.
L’ordre de virement du 14 novembre
Restait à savoir si cet argent était parti. Un document répond.
Il s’agit d’un ordre de virement russe portant le numéro 42485, daté du 14 novembre 2023. Le donneur d’ordre est l’Union russe de football, identifiée par son numéro fiscal et son adresse de la rue Loujnetskaïa, à Moscou. La banque émettrice est OTP Bank.
Le montant s’élève à 111 075,71 euros. Le bénéficiaire désigné est SAMUEL ETO’O FILS, à la Qatar National Bank de Doha. Le motif du paiement renvoie explicitement à l’accord n° 29-09-2023/1 du 29 septembre 2023 relatif au match amical entre la Russie et le Cameroun.
Le cartouche de bas de page est le plus éloquent : le document a été transmis par le système bancaire iBank le 14 novembre 2023 à 12h26, les signatures électroniques ont été vérifiées comme authentiques, et OTP Bank a accepté l’opération le jour même.
Le dossier ne se limite donc plus à des instructions de paiement. Il documente une opération bancaire engagée. Le contrat lui-même, à sa clause 5.6, précise que l’obligation de paiement de la partie russe est réputée exécutée à la date du débit de son compte.
Ce que répond la Fécafoot
Les dossiers que la FIFA refusent d’entendre sont pourtant d’une limpidité stupéfiante. Comment tout un comité d’éthique d’une institution aussi aguerrie peut-elle laisser des plaintes aussi documentées sans entendre les plaignants?
Pourquoi au lieu de faire un virement directement dans le compte de la Fécafoot, Samuel Eto’o et ses amis ont choisi caresser ces papiers monnayables? Cela aurait été la même procédure de bout en bout.
Réagissant aux sollicitations en juin 2025, lorsque Camfoot a publié la première facture puis le contrat, la fédération a réagi par la voix de son Comité d’urgence. Elle évoquait alors « des documents frauduleusement obtenus ou partagés par des anciens employés ». Et affirmait que « toutes les décisions ont toujours été débattues lors des sessions du Comité d’urgence ».
La formulation mérite d’être lue de près. La fédération conteste la manière dont ces papiers sont sortis de ses bureaux. Elle ne conteste pas ce qu’ils contiennent. Dénoncer la fuite d’un document, c’est en admettre l’existence. Et le renvoi aux délibérations du Comité d’urgence peut se lire comme la revendication d’un circuit assumé.
Une question comptable, avant tout
Guibaï Gatama, lui, s’en tient à un constat comptable.
« À ma connaissance, il n’existe aucune preuve comptable ou bancaire démontrant que les fonds transférés sur le compte personnel de Samuel Eto’o au Qatar ont ensuite été virés sur un compte officiel de la Fecafoot ou enregistrés dans sa comptabilité. » .
Les documents, eux, ne sont contestés par personne.
Réduit à l’essentiel, ce dossier tient dans une question qui n’a rien de polémique. Où est passé l’argent de ce match des Lions Indomptables ? Et pourquoi le Comité d’Éthique de la FIFA n’a jamais répondu aux plaintes à l’encontre de Samuel Eto’o ?












