Neuf jours après la finale de MetLife, la FIFA annonce FIFA Forward Enterprise : filiale commerciale valorisée 20 milliards de dollars, dont 20 % ouverts à des investisseurs privés pour environ 4,2 milliards. Parmi les fonds cités, celui fondé par Joshua Kushner, avec J.P. Morgan sur le placement. Chaque fédération se voit promettre jusqu’à 40 millions. Réponse attendue le 19 septembre.
En quarante-huit heures : rejet unanime de l’UEFA avec vote de boycott, rejet de la Concacaf, critique de l’AFC, communiqués de rupture des ligues européennes et de FIFPRO Europe. La lecture dominante parle d’un défaut de consultation. Elle décrit un symptôme et le prend pour la cause.
Faisons le calcul…
Il faut 106 voix sur 211. L’UEFA (55) et la Concacaf (35) sont sorties du jeu : 90 voix perdues en deux jours. Restent 121 voix accessibles. Pour atteindre 106, Zurich doit en emporter 88 %. La CAF (54), la CONMEBOL (10) et l’OFC (11) réunies ne pèsent que 75. Même unanimes, il manque 31 voix. Elles ne peuvent venir que de l’AFC, qui en compte 46, et qui a demandé à ses membres de ne pas se prononcer.
Aucune direction n’ouvre une consultation sur un projet qui exige 88 % de conversion : la consultation produit des amendements, et les amendements font tomber le seuil. Le secret reproché à Infantino découle de la table de voix.
J’ai codé les positions publiques déclarées au 31 juillet, pondérées par le poids de vote de chaque confédération. L’adhésion ressort à 23 %. Dans un scénario d’alignement historique, elle atteint 33 %. Dans l’hypothèse la plus favorable au projet, elle plafonne à 46 %. Auprès des ligues, des syndicats de joueurs, des supporters et des gouvernements, elle tombe sous 15 %.
Aucun sponsor et aucun diffuseur ne s’est exprimé, alors que ce sont leurs contrats que la filiale doit regrouper.
L’Afrique entre ici dans le dossier.
Avec 54 voix, la CAF détient la variable la plus lourde d’un conflit qu’elle n’a pas ouvert. On ne lui a pas demandé un avis. On lui a préparé un vote, et on l’a rendu cher. L’enveloppe destinée au continent atteint 2,16 milliards de dollars. Pour la fédération sénégalaise, la somme dépasse son revenu annuel. Pour la Côte d’Ivoire, elle représente près de la moitié d’un budget. Placer cinquante-quatre fédérations dans cette position, puis leur accorder huit semaines, est une décision de conception. Elle a été prise à Zurich.
La FIFA conserve la majorité. Elle ne vend pas le contrôle de ses décisions. Elle vend le contrôle de ses justifications. Chaque arbitrage futur sur le calendrier, le format, le nombre d’équipes, le choix des hôtes, sera relu comme une décision de rendement. Y compris ceux qui n’en seront pas. Une participation minoritaire se rachète. Une présomption d’intérêt ne se rachète pas.
Trois règles sortent de ce dossier. Aucune ne concerne le football.
L’arithmétique précède le message. Avant d’écrire la première ligne d’un plan de communication, calculez le taux de conversion nécessaire : combien de voix acquises, combien de perdues, combien à convaincre en proportion de ce qui reste. Ma règle de travail est 70 %. Au-delà, aucun dispositif de communication ne rattrape l’écart, parce que le problème a changé de nature : il réside dans l’architecture de la décision. Une direction qui commande un plan de communication à ce stade achète un placebo. Ce qu’il faut refaire, c’est le montage.
Le séquençage de l’argent détermine la nature du consentement. Une incitation annoncée avant la demande est une politique. Annoncée après le vote, elle est une conséquence. Annoncée en même temps que la demande, elle devient une contrepartie, et le consentement perd sa valeur au moment même où il est donné. La FIFA n’a commis aucune irrégularité en portant la dotation à 40 millions. Elle a commis une erreur de calendrier, et cette erreur suffit à disqualifier le résultat qu’elle cherche.
On ne perd pas le contrôle, on perd la crédibilité de ses justifications. Une organisation qui laisse entrer un intérêt tiers visible, investisseur, bailleur, sponsor, actionnaire de référence, conserve ses prérogatives et perd la présomption de désintéressement. Chacune de ses décisions est désormais relue à la lumière de cet intérêt, y compris celles qui n’ont rien à voir avec lui. Cette perte ne se répare pas par la communication. Elle se prévient à la structuration.
Ces trois règles n’exigent pas de s’intéresser au football. Elles exigent seulement d’avoir eu, une fois, à faire approuver quelque chose par des gens qui pouvaient dire non.
Le projet n’est pas mort. Ce qui le sauverait relève du montage. Cinq corrections, dans cet ordre.
Repousser l’échéance du 19 septembre. Une décision de cette portée ne s’arbitre pas en huit semaines. L’ultimatum est ce qui a transformé une proposition en sommation.
- Borner l’influence de l’investisseur dans le texte. Plafond de rendement, périmètre des décisions qui lui restent inaccessibles, clause de sortie avec conditions de rachat définies à l’avance. Une garantie qui n’est pas écrite n’existe pas.
- Ouvrir la gouvernance de la filiale aux confédérations. Des sièges africains et asiatiques à hauteur du poids que ces continents représentent dans le vote qu’on leur demande. Co-conception, et non ratification.
- Rendre les flux traçables jusqu’aux programmes. Audit indépendant et publication, pour que 40 millions par fédération financent des académies, des centres de formation et des ligues, plutôt que des frais de structure.
- Traiter le volet Kushner frontalement. Le lien est documenté, il ne se corrige pas par un démenti. Une institution qui répond à un fait vérifiable par un communiqué de clarification signale qu’elle n’a pas de réponse sur le fond.
- Dans la gouvernance d’une décision collective, le processus est le produit.
Le vote se tiendra au Congrès de mars 2027. Il sera peut-être gagné. Mais une institution qui achète son consentement à 40 millions la voix n’obtient pas un mandat. Elle obtient un reçu. De caisse ?
Alexandre Siewe, Le Strategor
Communication stratégique et gouvernance du récit







