Des agences de voyages qui ont fourni des billets d’avion à la demande de la Fécafoot depuis 2022 ont saisi la justice. Le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi leur a donné raison. Samuel Eto’o et la Fécafoot doivent payer. Voici toute l’histoire.
Tout commence en 2022. La Fécafoot vient d’élire un nouveau président, Samuel Eto’o. Dans la foulée, deux sociétés spécialisées dans la vente de billets d’avion sont contactées pour fournir des titres de transport. Et cela concerne les équipes nationales, officiels et délégations du football camerounais lors de leurs déplacements à l’étranger.
Des billets commandés sur WhatsApp, des factures jamais réglées
Ces deux sociétés s’appellent MEDI Voyages SARL et MARWAN & MEDI Voyages SARL, toutes deux domiciliées à Yaoundé. Elles vont travailler pendant plusieurs années pour la FECAFOOT, fournissant billets d’avion pour matchs officiels, stages de préparation, tournois continentaux, et même voyages personnels de certains dirigeants de la fédération.
Ce qui est particulier dans cette collaboration, c’est la manière dont les commandes sont passées. Selon les documents judiciaires, la FECAFOOT commandait les billets à première demande. Parfois par simple appel téléphonique, parfois par message dans un groupe WhatsApp créé spécialement à cet effet. La justification avancée par les dirigeants de la fédération était simple. L’extrême urgence des déplacements sportifs et les libérations tardives des footballeurs professionnels. Cela ne permettait pas de suivre les procédures administratives classiques.
Les agences de voyages ont accepté ces conditions, en faisant confiance à une institution publique d’envergure nationale. Elles ont livré. Joueurs, joueuses, officiels ont voyagé. Mais les factures, elles, sont restées sans paiement.
Les missions concernées sont multiples, de l’Algérie à l’Égypte, en passant par Paris et la Côte d’Ivoire.
Les documents transmis au tribunal détaillent avec précision l’ensemble des commandes non payées. Il s’agit de billets d’avion couvrant une période allant d’avril 2023 à février 2024, pour des missions très variées.
Comment peut-on autant spolier de petites entreprises ?
Pour MEDI Voyages, les factures impayées comprennent notamment :
- Les billets pour la CAN U17 en Algérie (matchs et changements de ville),
- Des billets financés sur fonds propres de la NFC Bank dans l’urgence,
- Un billet pour Samuel Eto’o Fils à destination de Ouagadougou,
- Des billets pour le match Cameroun/Nigeria Dames à Douala en préparation des Jeux Olympiques de Paris,
- Le match U17 contre l’Ouganda,
- Des billets de retour de la délégation camerounaise depuis Abidjan,
Et bien d’autres missions encore.
Le total des factures impayées pour MEDI Voyages s’élève à 206 416 464 FCFA, soit environ deux cent six millions de francs CFA.
Pour MARWAN & MEDI Voyages, les factures non réglées couvrent notamment :
- Le match Cameroun contre le Burundi (61 242 944 FCFA),
- Des voyages personnels FECAFOOT vers Paris et le Maroc (6 026 040 FCFA),
- Des pénalités d’annulation de billets de l’équipe U23 à Casablanca (26 037 048 FCFA),
- La délégation équipe U20 pour le match contre l’Égypte (66 000 015 FCFA),
- Le voyage à Djeddah en préparation de la CAN (195 221 200 FCFA),
- Le match U20 dames contre le Kenya (97 663 660 FCFA),
- Le match Cameroun contre l’Île Maurice (179 341 520 FCFA),
- Et d’autres commandes encore.
Le total pour MARWAN & MEDI Voyages atteint 774 287 721 FCFA, soit près de sept cent soixante-quatorze millions.
Additionnées, les deux créances représentent environ 980 millions FCFA rien qu’en principal, avant intérêts et frais de justice.
La FECAFOOT avait pourtant déjà été payée par l’État. Où est passé cet argent ?
Et pourtant, Samuel Eto’o et la Fécafoot ont perçu de l’État camerounais les fonds correspondant aux billets commandés. C’est ce que démontrent les documents. Le Payeur Général auprès du MinSep a versé à la fédération toutes les sommes destinées à couvrir les frais de transport. Autrement dit, l’argent pour payer les agences de voyages a bien été transféré à la Fécafoot de Samuel Eto’o. Mais cet argent n’est jamais parvenu aux prestataires.
Cette situation a aggravé considérablement la détresse financière des deux sociétés. Les banques partenaires, notamment BGFI et NFC, avaient accompagné leurs engagements envers la FECAFOOT. Elles se sont retrouvées à leur tour dans une position difficile. C’est la même chose pour plusieurs agences de voyages partenaires, qui avaient cru en la bonne foi de la fédération qui se sont également retrouvées exposées.
Deux ans de promesses par la Fécafoot de Samuel Eto’o, zéro paiement
Face à l’accumulation des impayés, les agences de voyages ont d’abord tenté la voie amiable. Elles ont déposé des lettres d’acceptation de paiements à tempérament dès le 13 août 2023. Elles acceptaient ainsi un échéancier pour éviter une procédure judiciaire. Ces lettres sont restées sans suite concrète.
En janvier 2025, une sommation officielle a été signifiée à la FECAFOOT. En réponse, Samuel Eto’o a sollicité une réunion tripartite, au cours de laquelle il a promis une avance de 450 000 000 FCFA. Le délai avait été fixé pour le 20 mars 2025. Cette promesse n’a pas été tenue.
Le 4 février 2025, à la demande expresse de Samuel Eto’o, les deux parties se sont retrouvées dans les locaux de la fédération. Le but était pour un rapprochement contradictoire des comptes, portant sur l’ensemble des billets d’avion impayés. À l’issue de cette réunion, un procès-verbal a été signé, actant officiellement les montants dûs : 206 416 464 FCFA pour MEDI Voyages et 774 287 721 FCFA pour MARWAN & MEDI Voyages.
Le 20 mars 2025, date limite fixée pour le versement de l’avance promise, le Président de la FECAFOOT a appelé les conseils des requérantes. Non pas pour payer, mais pour « s’excuser du retard » , invoquant ses nombreux déplacements, notamment son élection au sein du « COMEX de la CAF» . Il a alors affirmé qu’un protocole d’accord était en préparation. Ce protocole n’a jamais été signé.
Face à cette longue série de faux-fuyants, les deux sociétés n’avaient plus d’autre choix que de saisir la justice.
Le tribunal tranche : la FECAFOOT doit payer plus d’un milliard
Le 30 mai 2025, les deux sociétés, représentées par Maître Pierre Robert FOJOU, avocat au Barreau du Cameroun et fondateur du cabinet FOJOU Avocats, ont déposé devant le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi à Yaoundé deux requêtes distinctes aux fins d’injonction de payer, fondées sur les dispositions de l’acte uniforme OHADA sur les procédures simplifiées de recouvrement et les voies d’exécution.
La procédure d’injonction de payer est une voie rapide prévue par le droit OHADA pour les créances certaines, liquides et exigibles c’est-à-dire des dettes dont le montant est précisément connu, dont l’existence ne fait pas de doute, et dont le paiement peut être réclamé immédiatement.
Le président du tribunal, Camille Faustin ALIMA, magistrat, a examiné les deux requêtes et a estimé que les créances étaient fondées. Il a rendu deux ordonnances distinctes.
L’ordonnance N° 33/2025 (pour MEDI Voyages) condamne la FECAFOOT à payer :
- 206 416 464 FCFA en principal,
- 41 283 292 FCFA d’intérêts à 10% par an depuis juin 2023,
- 25 000 000 FCFA au titre des frais de poursuites et de consignation.
Total : 272 699 757 FCFA
L’ordonnance N° 34/2025 (pour MARWAN & MEDI Voyages) condamne la FECAFOOT à payer :
- 774 287 721 FCFA en principal,
- 77 428 773 FCFA d’intérêts à 10% par an depuis juin 2023,
- 60 000 000 FCFA au titre des frais de poursuites et de consignation.
Total : 911 716 494 FCFA
Soit au total, pour les deux affaires cumulées : plus de 1,18 milliard de FCFA que la FECAFOOT est enjointe de verser aux deux sociétés.
Ce que dit le droit OHADA
Les deux ordonnances, signées le 30 mai 2025 et certifiées conformes par le Greffier en Chef NDA NGONO Patrice, sont exécutoires sur minute et avant enregistrement. Elles précisent que leur signification doit intervenir au plus tard dans les trois mois, à peine de caducité. Ces ordonnances ont été délivrées en expédition certifiée le 2 avril 2026.
La procédure utilisée par les requérantes est encadrée par l’acte uniforme OHADA sur les procédures simplifiées de recouvrement, un texte juridique commun à dix-sept pays africains dont le Cameroun est membre. Ce texte permet à un créancier de saisir directement le président d’un tribunal compétent, sans passer par un procès contradictoire long et coûteux, lorsque sa créance est certaine (son existence est prouvée), liquide (son montant est précisément chiffré) et exigible (elle peut être réclamée immédiatement).
Les requêtes citent deux jurisprudences à l’appui : un arrêt de la Cour d’appel de Ouagadougou (Burkina Faso, 2009) et un arrêt de la Cour d’appel du Centre (Cameroun, 2011), qui précisent ces notions et confirment que des factures commerciales signées et non contestées réunissent bien ces trois caractères.
Une fois l’ordonnance rendue, la FECAFOOT dispose d’un droit d’opposition pour contester la décision devant le même tribunal. Si elle ne s’y oppose pas dans les délais légaux, l’ordonnance devient définitive et peut donner lieu à des mesures d’exécution forcée, comme la saisie de ses comptes bancaires.
Une affaire qui va bien au-delà du football
Ce dossier judiciaire dépasse largement le cadre du sport. Il pose, de façon brutale, la question de la gouvernance financière de la FECAFOOT et de sa capacité à honorer ses engagements envers ses partenaires commerciaux.
Comment une fédération nationale, financée en partie par des fonds publics versés par le Ministère des Sports, peut-elle accumuler pendant deux ans des impayés dépassant le milliard de francs CFA envers de simples agences de voyages ? Comment des billets d’avion ont-ils pu être commandés par simple message WhatsApp, sans bon de commande systématique ni procédure de paiement transparente ?
Ces questions méritent des réponses. D’autant que, rappelons-le, l’État du Cameroun aurait déjà versé à la FECAFOOT les fonds nécessaires au règlement de ces billets. Si cela est avéré, on est en droit de se demander ce qu’est devenu cet argent public.
Pour les deux sociétés plaignantes, l’enjeu est vital. Derrière les chiffres, il y a des employés, des engagements bancaires, des partenaires commerciaux qui ont tous été entraînés dans cette spirale d’impayés. La justice leur a donné raison. Il reste maintenant à voir si la FECAFOOT s’exécutera ou choisira de prolonger ce bras de fer judiciaire.
L’affaire est suivie par le cabinet Fojou Avocats, établi depuis 2001 à Yaoundé. La FECAFOOT n’a pas encore fait connaître publiquement sa position face à ces ordonnances d’injonction de payer.
Texte original de BLAISE ETONGTEK | Rédacteur CFOOT
Révisé et modifié par Ekene Ngueng












