Jean-Marie Dongou, dans une interview récente, évoque sa relation avec Samuel Eto’o. Celui qui a été emmené au Barca par la Fondation Eto’o a cité des anecdotes pour faire des révélations troublantes sur l’ambiance en sélection du Cameroun dans les années 2010. Il met en public ce que Camfoot.com a toujours expliqué dans ses colonnes. Celui dont la carrière ne lèvera jamais détaille sur des tensions comme la peur d’empoisonnement ou un veto pour empêcher qu’on aligne un joueur, et comment ça a impacté sa carrière. Cette interview a été accordée au podcast « El After » de Postunited (animé par Gerard Romero). Nous vous exposons ici un verbatim d’une partie de l’entretien… Glaçant.
En plus je sais de bonne source que les convocations avec les sélections africaines sont particulièrement spéciales, et surtout avec le Cameroun. On m’a raconté des choses… comme celles que tu m’as racontées toi, qu’on ne peut pas dire, pas du même niveau, mais qu’on ne peut pas dire. Mais alors, comment se passe une convocation au Cameroun pour toi ?
La première convocation de Jean-Marie Dongou en sélection nationale du Cameroun
Honnêtement, je ne voulais pas y aller. Mon rêve a toujours été de jouer avec ma sélection, et sincèrement je voulais jouer avec Samuel, c’était mon rêve. J’avais déjà joué avec Messi, Xavi, Iniesta, tous ces grands joueurs, mais lui me manquait, lui qui était la référence de tout un continent. N’importe quel enfant à ce moment-là, c’était Samuel. Mon rêve était de jouer avec lui.
Mais cette convocation arrive à un moment où tout ce dont on a parlé avant — ce que ton père t’a raconté, qu’on m’avait confié à une famille — eh bien cette famille, les Messalles, c’est eux qui m’ont tout pris en charge, et c’est aussi eux qui avaient accompagné Samuel quand il était jeune. Ils l’avaient pris en charge comme moi, presque toute sa carrière. Et à ce moment-là, il y avait un conflit entre eux. Samuel quitte la fondation, et il nous impose un nouveau tuteur. Moi, je refuse d’aller avec ce tuteur.
Je refuse d’aller avec ce tuteur parce que la seule famille que j’avais connue, c’était les Messalles. Samuel le prend mal, évidemment. Et à partir de là, je n’ai plus de relation avec lui.
Quand la convocation arrive, mon premier réflexe, c’est de ne pas y aller. Mais il y a beaucoup de pression sur mes parents au Cameroun. « L’enfant doit y aller, l’enfant doit y aller ». Là-bas, la pression n’a rien à voir avec ici. Donc je dis « OK, très bien ». La convocation n’est pas au Cameroun, on va à Paris, à Lis. Lis est une ville en périphérie de Paris. On fait la préparation là-bas. On devait jouer un amical contre le Togo, mais… Afrique oblige, le match est annulé, je ne sais pas pourquoi. On joue finalement un amical contre une équipe locale en France. Ça va, plus ou moins normal.
Chaque matin je salue Samuel, sans plus. On ne parle pas. Je le salue, c’est tout. Puis la deuxième convocation arrive : éliminatoires du Mondial 2014. Cameroun–Libye. Cette fois c’est au Cameroun.
J’y vais. Je me dis : « Bon, en France ça allait, mais là-bas… ». Quand j’arrive, je me dis : « Ça, ce n’est pas du football pour moi ». Moi, j’ai grandi ici, je suis arrivé à 13 ans, j’ai fait toutes les catégories du Barça, j’ai joué avec l’équipe première, j’ai connu des joueurs top. Avec tout le respect, ce ne sont pas les joueurs du Cameroun.
Je connaissais déjà Song, j’y vais avec lui. Song n’avait pas une bonne relation avec Samuel non plus. On reçoit la convocation en même temps, on prend l’avion ensemble, on est assis côte à côte. Normal : tu vas avec ton coéquipier de club.
Quand on arrive au Cameroun, ils ont un centre comme La Masia, ça s’appelle Bancomo. C’est le centre de la sélection. Il y a des chambres, deux chambres par unité, avec une salle de bain partagée. Song et moi, on partage la salle de bain, chacun sa chambre.
Quand on arrive, Samuel arrive en retard. Il ne vient pas à la préparation. Il arrive, il s’assoit dans le bus, mais au début il ne veut même pas monter dans le bus, il veut aller avec sa voiture. On lui dit non, il doit monter dans le bus. Sa voiture suit derrière.
On arrive au centre. Et là, son garde du corps… le gars a une arme. Je me dis : « C’est quoi ça ? ». Ce n’est pas comme Messi, hein. Messi a un garde du corps pour les photos, mais il n’a pas une arme. Celui-là a une arme. Je me dis : « Où est-ce que je suis ? Je ne sais pas si c’est mon pays ou pas, mais je ne m’attendais pas à ça ».
Et Samuel ne mange pas avec nous. Il a peur qu’on l’empoisonne. Son frère lui apporte sa nourriture. À table, il arrive, il dit : « Vous pouvez aller manger ». Il s’assoit, et il ne parle qu’espagnol. Il parle avec Huevo (celui qui jouait à Majorque), avec Kameni. C’est son clan. Ensuite il y a les « blancs », comme on dit là-bas : les joueurs nés en Europe. Ils sont au milieu : le défenseur de Liverpool, Choupo-Moting, Raoul (qui a joué à Osasuna), Assou-Ekotto… Et de l’autre côté, ceux qui sont contre Samuel : Song, Nkoulou, Stéphane Mbia, etc.
Moi, je m’assois au milieu. Je ne veux aucun conflit.
On s’entraîne bien toute la semaine. Chaque matin je salue Samuel, mais je ne vais pas dans sa chambre. Personne ne peut entrer dans sa chambre. Il mange seul, son garde du corps devant la porte.
Jean-Marie Dongou
Pour moi, un gamin dont le rêve était de jouer avec lui… j’étais venu pour ça. Le Mondial, oui, mais au-dessus du Mondial, il y avait jouer avec lui.
Le jour du match, l’imam et le prêtre viennent (au Cameroun il y a musulmans et chrétiens). Puis le ministre arrive. Le soir, le sélectionneur vient me voir et me dit que je ne peux pas jouer. Il me dit : « Samuel dit que si tu joues, il ne joue pas ».
Et cette nuit-là, Samuel quitte la préparation. Il part en Range Rover avec son chauffeur et son garde du corps.
Il y a des problèmes, certains joueurs disent : « Tu ne joueras pas ». Et honnêtement, j’étais en pleine forme. Je m’entraînais avec le Barça, j’avais fait la prépa avec eux, j’étais au top. Les entraînements avec la sélection s’étaient très bien passés.
Je panique, j’appelle mes parents. Ils le vivent très mal. Je dis : « Non, non, si c’est comme ça, je ne joue pas ». Je dis au coach : « Laissez tomber, je ne joue pas ».
Le coach dit : « Non, je suis allemand ». Je lui dis : « Oui, mais moi je connais mon pays. Toi tu vas rentrer en Allemagne. Moi je reste ici avec ma famille ».
Il était déçu, il comptait sur moi. Mais voilà, c’est l’Afrique. C’est difficile à comprendre pour quelqu’un d’ici.
Je ne joue pas. Je vais en tribune. Samuel revient juste avant le match, il joue, il est capitaine, ils gagnent 1–0 contre la Libye. Après le match, il dit qu’il prend sa retraite internationale. Un show. Puis il revient encore.
Je rentre à Barcelone et je dis : « Je ne retournerai jamais en sélection ». La convocation suivante arrive, je refuse. Le sélectionneur vient à Barcelone, parle avec Narcís Julià (responsable du Barça B à l’époque). Narcís me comprend. Je lui dis : « Je préfère arrêter le football que retourner dans ces conditions ».
Et c’est comme ça que j’ai arrêté la sélection.
J’espérais qu’un jour, quand ces joueurs seraient partis, je pourrais revenir. Mais ma carrière n’a pas été ce qu’elle devait être, et je n’ai jamais eu l’occasion de revenir.
Cette semaine-là au Cameroun a été la pire de ma vie. Et à partir de là, ma carrière a plongé.
Jean-Marie Dongou
Au Cameroun, on disait : « On t’a fait du vaudou, de la sorcellerie ». Je n’y crois pas, mais mentalement, cette semaine m’a détruit. Beaucoup ont compris ensuite pourquoi j’ai dit non au Mondial. Je ne pouvais pas y aller si je n’étais pas bien. Une semaine là-bas m’a paru durer cent ans. Je voulais partir.
Quand je suis revenu, on m’a même rasé la tête parce qu’on disait qu’on m’avait touché les cheveux. Tu te souviens de cette époque où j’étais rasé ? C’était pour ça. Des bêtises. Au bout d’un moment j’ai dit à ma mère : « Arrêtez avec ces histoires ».
Je suis resté longtemps sans retourner au Cameroun. La dernière fois, c’était en 2022 pour la naissance de ma nièce. Deux jours, une nuit, et je suis reparti. Mes parents ne veulent plus que j’y retourne à cause de tout ce qui s’est passé.
Samuel a dit que j’étais venu et que je ne l’avais pas salué. Tout ça a énormément affecté mes parents. Mais moi, je ne regrette rien. Cette famille, les Messalles, je ne les abandonnerai jamais. Ils m’ont tout donné. Samuel était une référence, oui, mais il avait sa vie, sa carrière. Eux étaient là pour moi chaque jour.
Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose. C’est la seule décision de ma vie que je ne regrette pas.
Tous les enfants qui sont allés avec ce tuteur ont fini par le quitter. Certains se sont perdus. Moi, j’ai eu de la stabilité.
C’est dur à comprendre, mais c’est un choc culturel énorme. Samuel était Dieu là-bas. Plus important que le président, presque. Et moi, j’avais 18 ans.
J’ai grandi entre deux cultures. J’ai appris à comprendre comment les gens vivent ici. J’ai mes valeurs, mes principes. Je ne peux pas accepter certaines choses.
Je n’allais pas laisser une famille qui s’est occupée de moi depuis mes 13 ans pour aller avec un tuteur qui ne connaissait même pas mon nom.
Cette famille m’a tout donné. Et même si ma carrière n’a pas été celle qu’on attendait, j’ai une famille ici, je ne suis pas abandonné. Beaucoup de mes anciens coéquipiers sont perdus aujourd’hui. Pas moi.
Jean-Marie Dongou
Et oui, il y avait une vraie peur. Je voulais juste sortir de là et ne jamais revenir. Tu ne peux pas comprendre ce que représentait Samuel à ce moment-là.
J’ai toujours eu une bonne éducation. Mon père aurait dû avoir plusieurs femmes selon la tradition, mais il n’en a eu qu’une. Il était moderne. Je n’ai jamais vécu la violence familiale. J’ai eu une bonne éducation. Je n’ai jamais vraiment souffert dans la vie. À 10 ans, je pars dans un centre, puis au Barça. Tout m’a été donné. Et ça m’a peut-être rendu moins combatif. Quand les choses ont commencé à mal tourner, je me suis laissé aller. Je n’avais plus l’instinct de survie de beaucoup d’Africains. J’ai vécu comme un Européen, protégé, choyé. Et ça m’a coûté dans ma carrière.
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