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weah oppong weah oppong a écrit le 5 juin 2005 à 14h06
PORTRAIT
Le nouveau match de mister George
LE MONDE | 29.12.04 | 13h34 • MIS A JOUR LE 29.12.04 | 16h35

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George Weah, ancienne star du football international, brigue la présidence de son pays, le Liberia, ravagé par quatorze années de guerre civile.
Cet homme-là est très occupé. Propriétaire d'un restaurant et d'un supermarché aux Etats-Unis, de biens immobiliers dans plusieurs pays africains, ambassadeur du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), George Weah est aussi candidat à l'élection présidentielle de son pays, le Liberia.

Sa carte de visite, imprimée recto verso, témoigne de ses multiples activités : pas moins de cinq numéros de téléphone y figurent.

Ce jour-là, l'ex-joueur de l'AS Monaco et du Paris-Saint-Germain est de passage à Paris. Il est venu régler quelques affaires personnelles comme l'organisation de son jubilé, en juin 2005 à Marseille. Un match de gala qui, pour lui, sera peut-être le dernier avant longtemps... S'il devient président du Liberia quatre mois plus tard, George Weah, 38 ans, aura sans doute moins le loisir de taper dans un ballon.

L'ancien enfant pauvre de Monrovia s'est déclaré candidat à la mi-novembre, rejoignant ainsi quelques dizaines d'autres postulants. Le scrutin est prévu en octobre 2005. Son vainqueur succédera à l'homme d'affaires Gyude Bryant, investi à la tête d'un gouvernement de transition à la suite des accords de paix signés en août 2003.

Un tournant majeur dans l'histoire de ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, où quatorze années de guerre civile ont fait 150 000 morts et entraîné le déplacement d'un million de personnes, soit un tiers de la population. Soumis à des sanctions économiques, le Liberia - toute première république africaine après sa création, en 1847, par des esclaves américains affranchis - est aujourd'hui une nation épuisée. Plus d'un habitant sur deux vit avec moins d'un demi-dollar par jour. Le chômage atteint 80 %.

Quand on lui demande l'origine de cette vocation politique, George Weah explique qu'il est avant tout "un Libérien qui aime son pays". Sa candidature, ajoute-t-il, est également une réponse à "l'appel du peuple". La preuve : le 25 novembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes scandant son nom l'ont escorté de l'aéroport au centre de Monrovia.

"Symbole de paix et d'unité entre les communautés", comme il se décrit lui-même, George Weah ne souhaite guère s'étendre sur son projet politique "avant avril, date du début de la campagne". Tiré à quatre épingles - costume anthracite, cravate de circonstance, bague en or et bracelets finement ciselés -, il se contente d'évoquer ses priorités - "la solidarité, la paix, l'éducation et la santé" - et de préciser que "le bon Dieu" est à côté, sans oublier de citer John Fitzgerald Kennedy : "Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, mais demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays."

Depuis son retour, il n'est pourtant pas resté inactif. Il a créé un parti, le Congrès pour le changement démocratique, et s'est assuré de l'appui de plusieurs associations civiles. Autres soutiens de poids : les deux radios et la chaîne de télévision privées qu'il possède à Monrovia. Ses proches promettent une campagne spectaculaire : ils aimeraient que Nelson Mandela participe à un meeting et que Yannick Noah donne un concert.

Habitué aux mesquineries parfois brutales du football, l'ancien champion n'a pas tardé non plus à se familiariser avec les crocs-en-jambe politiques. Depuis son entrée en lice, ses opposants ne se privent pas pour s'interroger sur ses capacités à diriger le pays. Grief lui est surtout fait d'avoir quitté l'école trop tôt pour sa carrière sportive. Bref, il ne serait pas assez "éduqué"."Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'être éduqué pour voir que les gens manquent d'eau potable, qu'ils n'ont pas d'électricité ou que les rues sont en mauvais état, répond-il. Quant à ces hommes politiques qui se disent éduqués, qu'ont-ils fait pour ce pays en cent cinquante-sept ans ? Rien ! Qu'ont-ils apporté au peuple ? Rien ! De quelle éducation se réclament-ils ?"

Celui que ses rivaux jugent également trop naïf serait-il un profane absolu en politique ? Pas si sûr. S'il a passé l'essentiel de sa carrière en Europe, sa vie a toujours été étroitement liée à l'histoire agitée de son pays. Son tout premier transfert annonçait d'ailleurs déjà la couleur...

En cette fin 1987, le footballeur a 21 ans. Deux clubs le convoitent : le Tonnerre de Yaoundé et l'Africa Sport d'Abidjan. Le pays se déchire pour savoir dans quelle équipe, la camerounaise ou l'ivoirienne, doit aller le buteur des Invincible Eleven de Monrovia. Le chef de l'Etat, Samuel K. Doe, s'en mêle, comme le raconte la journaliste Massiré Corea dans sa biographie de George Weah, sortie en 1997 (Weah, Mister George, Editions Amphora). Pas question, pour le dictateur libérien, de laisser partir pareille vedette en Côte d'Ivoire. Doe entretient en effet des relations houleuses avec le président Félix Houphouët-Boigny. Et pour cause : lorsqu'il a pris le pouvoir, en 1980, le sergent-chef libérien a fait assassiner son prédécesseur, William Tolbert, ainsi que son fils, marié à une filleule d'Houphouët-Boigny.

Weah s'installe donc au Cameroun. Il y restera trois ans, avant de recevoir la visite d'Henri Biancheri, le directeur sportif de l'AS Monaco. Celui-ci espère enrôler ce dribbleur hors pair recommandé par Claude Le Roy, le sélectionneur français du Cameroun. Le joueur ne demande qu'à découvrir la Côte d'Azur. Mais il lui faut, cette fois encore, le feu vert du chef de l'Etat. Les tractations auront lieu chez l'ambassadeur du Liberia au Cameroun. "C'était épique, digne d'un film, raconte Claude Le Roy. L'ambassadeur, qui voulait sa commission, n'en avait jamais assez. Il est allé à jusqu'à demander quatre pneus neufs avec leurs enjoliveurs ! Il allait et venait entre son bureau, où nous étions, et la pièce d'à côté, où il téléphonait à Samuel Doe." George Weah pourra rejoindre l'Europe. Le Tonnerre de Yaoundé touchera un peu moins de 1 million de francs. Et l'ambassadeur "30 000 francs" en liquide, se souvient M. Biancheri.

En juillet 1988, le footballeur pose ses valises à l'Hôtel Terminus, en face de la gare de Monaco. Dix-huit mois plus tard, le Front national patriotique du Liberia (NPFL) de Charles Taylor déclenche une rébellion dans le nord-est du pays. Une barbarie sans nom attend le Liberia. Pendant les quatorze années que durera le conflit, George Weah va faire beaucoup parler de lui. Crampons au pied, d'abord. Il marque des buts à foison dans la plupart des clubs où il passe (Monaco, PSG, Milan AC, Chelsea, Marseille...). La même année (1995), il gagne le Ballon d'or France-Football et le titre de meilleur joueur du monde.

Mais comment savourer ces distinctions quand le sang coule à flots sur votre terre natale ? Dans le même temps, le footballeur Weah s'est métamorphosé en "Mister George", un millionnaire à la munificence démonstrative. Il multiplie les donations aux hôpitaux de son pays, aux écoles, à l'université... A chacun de ses séjours à Monrovia, les miséreux convergent devant chez lui en quête d'argent. Sollicité par l'Unicef en 1994 dans le cadre d'une opération de vaccination au Liberia, il est intronisé trois ans plus tard ambassadeur de bonne volonté. D'autres campagnes l'attendent : pour la prévention du sida, pour la démobilisation des enfants soldats...

Aucune cause, à ses yeux, ne mérite d'être ignorée. Même en Europe. "Quand on rentrait de déplacement, George faisait parfois arrêter le car devant la station de RER de Saint-Germain-en-Laye, se remémore Bernard Lama, le gardien du PSG de cette époque. Aux SDF qui dormaient là, il donnait les plateaux-repas auxquels nous n'avions pas touché."

L'attaquant apporte aussi sa contribution au débat sur le racisme dans le football, mais bien malgré lui... En mai 1995, pour ses adieux au PSG, une banderole affiche, dans la tribune Boulogne du Parc des Princes, un message - "Weah, on n'a pas besoin de toi" - avec des "S" écrits à la manière du logo des SS et des "O" en forme de croix celtique. Un an plus tard, avec le Milan AC cette fois, le défenseur portugais Jorge Costa l'insulte en mimant des sauts de singe. Weah réplique d'un coup de tête. Il sera suspendu six matches mais recevra tout de même le Prix du fair-play de la FIFA, dont l'attribution avait été décidée antérieurement...

Pendant toutes ces années, George Weah aide le football de son pays, achetant les maillots et les ballons de l'équipe nationale, payant de sa poche hôtels et déplacements, réglant les dettes de la fédération... Capitaine et "grand frère", il fait la promotion des joueurs libériens auprès des clubs européens. Sept de ses compatriotes passent par son appartement monégasque. Certains feront carrière, comme James Debbah ou Joe Nagbe.

A plusieurs reprises, ce dernier demande également aux fusils libériens de se taire. En janvier 1995, il dédie son Ballon d'or africain aux belligérants dans l'espoir de les voir déposer les armes. Un an plus tard, c'est un plaidoyer pour la paix qu'il publie dans le quotidien italien Tuttosport. Cette même année 1996, sa maison de Monrovia est incendiée par des proches de Charles Taylor. La raison ? Dans une interview, la star du football a souhaité l'intervention d'une force internationale au Liberia. Futur despote élu, Charles Taylor y a vu une provocation. Le souvenir de cet épisode fait aujourd'hui sourire amèrement George Weah. Depuis 2003, le Liberia est en effet sécurisé par 15 000 casques bleus. "Et tout le monde est content de leur présence...", dit-il, entouré d'une poignée de fidèles, parmi lesquels son agent et son directeur de campagne.

Sa course à la présidence est-elle finalement si surprenante que cela ? "Non, c'était sa destinée, répond Bernard Lama. Nous en parlions déjà, à l'époque. On fantasmait un peu. Lui rêvait de prendre le pouvoir au Liberia et moi en Guyane." L'annonce de cette candidature semble en tout cas avoir jeté le trouble dans les coulisses du pouvoir. George Weah jouit en effet d'une popularité à faire rêver tout responsable politique. "Il peut compter sur le soutien d'une foule incroyable, témoigne Zoom Dosso, le correspondant de Radio France internationale (RFI) à Monrovia. Mais ses supporteurs sont pour moitié des jeunes dont la majorité ne sont pas en âge de voter. Il reste que sa candidature est très sérieuse, plus sérieuse que celle des autres candidats parce que Weah a toujours aidé les pauvres, alors que les autres se contentent de discours." Pour Mary Cahill, au siège de l'Unicef, "George, qui est né dans la misère, est également perçu comme le seul Libérien à être devenu millionnaire honnêtement".

Dans un pays où la corruption atteint des sommets, la méfiance à l'égard de la classe politique reste de mise. C'est sans doute pour cette raison que plusieurs partis auraient essayé d'enrôler le champion avant qu'il ne se déclare. "Certains m'ont proposé de les rejoindre en échange de la vice-présidence du pays en cas de victoire, confie-t-il d'un ton calme, jamais véhément. J'ai refusé, car si quelqu'un peut être vice-président il peut tout aussi bien être président. Il faut les mêmes qualités, non ? Ce sont ces mêmes politiciens qui affirment aujourd'hui que je n'ai pas les capacités pour gouverner, alors que je les avais pour être vice-président !"

Un autre reproche est avancé par ses rivaux : son instabilité religieuse. Né chrétien, il s'est converti à l'islam en 1989 sous l'influence probable de son manager, Alhadjy Sidibay, avant de revenir au christianisme en 1995, au lendemain de la mort de sa grand-mère, qui l'avait élevé en compagnie d'une dizaine de frères, cousins et cousines.

"Si je suis élu,promet l'ancien footballeur, je serai le père et le frère de tous les Libériens." De tous ? Même de Charles Taylor, le tyran en exil dont les proches cohabitent au sein du gouvernement de transition avec les deux autres factions précédemment en guerre ? "Je n'ai pas de problème avec Charles Taylor, affirme George Weah. J'ai pardonné à ceux qui ont brûlé ma maison." "Je suis un enfant de Mandela", ajoute ce fan de reggae, avant de scander ce qui pourrait être son slogan de campagne : "forget and rebuilt" ("oublier et reconstruire").

S'il est élu, sa première mesure consistera à installer l'électricité et l'eau courante au Liberia. Son équipe de campagne prospecte actuellement auprès de compagnies européennes et américaines d'eau et d'énergie, en vue du futur marché. Et s'il ne devient pas président ? Il pourra toujours retrouver son rôle d'ambassadeur de l'Unicef, abandonné le temps de la campagne. Ou revenir aux plaisirs du ballon rond, en regardant grandir son fils George Junior, 17 ans, apprenti footballeur au Milan AC. "Un bon joueur, assure le père. Mais il doit encore progresser."

Frédéric Potet

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.12.04
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