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Coupe du monde 2026 : entre solidarités primaires et Realpolitik

Comme prévu, la candidature du Maroc n’a pas fait de poids face au trio Etats-Unis/Mexique/Canada. Le résultat du vote met en exergue la nouvelle configuration d’une planète foot partagée entre les solidarités liés à des proximités de type géographique, culturelle ou religieuse, d’une part, et les exigences du réalisme politique qui transcendent parfois les barrières géographiques ou des considérations d’ordre diplomatico-idéologique. Décryptage.

Le 19 juin 2018
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Le Maroc n’organisera donc pas la Coupe du monde 2026. Pour sa cinquième tentative, le royaume chérifien s’est incliné par 65 voix contre 134 voix sur 203 votants face à la candidature conjointe Etats-Unis-Mexique-Canada qui l’a emporté haut la main lors d’un scrutin qui se voulait en rupture totale avec les précédents.. le vote était d’autant plus indécis que la nouvelle formule introduite par les instances dirigeantes de la Fifa qui permettent désormais aux représentants des 211 fédérations affiliées de se prononcer sur le choix du pays d’accueil de la Coupe du monde, contrairement à l’ancienne formule qui réservait cette prérogative au Comité exécutif de la Fifa composée d’une vingtaine de membres.

Le nouveau système basée sur la formule de « une personne, une voix » a eu pour mérite selon ses concepteurs, d’éviter les arrangements en coulisses et autres soupçons de magouilles ou corruption qui auraient entaché la régularité et faussé les résultats des scrutins précédents, notamment ceux attribuant les coupes du monde de 2010 à l’Afrique, 2018 à la Russie et 2022 au Qatar. Si une éventuelle victoire du Maroc aurait été celle de toute l’Afrique, cette défaite est aussi, en quelque sorte, celle des personnalités qui ont mouillé le maillot pour « vendre » la candidature marocaine. On sait par exemple que le Royaume chérifien avait mis sur pied une véritable artillerie lourde en vue de faire du lobbying et ramener à sa cause le maximum de pays votants. C’est ainsi que des footballeurs emblématiques comme les Camerounais Samuel Eto’o et Joseph Antoine Bell ont été des ambassadeurs VIP aux quatre coins du monde. Il en est de même de l’Ivoirien Didier Drogba, des Sénégalais El-Hadji Diouf et Khalilou Fadiga et de l’Allemand Lothar Herbert Matthäus, ancien capitaine de l’équipe nationale d’Allemagne. Curieusement, aucun ambassadeur originaire d’Afrique du nord ou du monde arabe n’a porté la candidature marocaine. Est-ce un simple hasard ? Le résultat détaillé du vote pourrait apporter un début de réponse.

Considérations géostratégiques

Au regard des résultats sortis des urnes, on se rend compte que le vote s’est joué sur deux principaux plans. On peut noter d’une part le poids de la solidarité entre pays d’un même continent. Ainsi, le Maroc a largement bénéficié des votes des pays africains, dont celui du Cameroun. Espérons que le Royaume en tiendra compte pour renoncer définitivement à la CAN 2019, contrairement à certaines rumeurs persistantes. Quant aux suffrages des pays d’Amérique du nord et du Sud, ils sont allés presqu’exclusivement aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique. Seule l’exception brésilienne a déjoué les pronostics.

Une analyse plus approfondie du scrutin en dehors de ces deux principaux blocs protagonistes (Afrique et Amériques) laisse entrevoir d’autres considérations qui ont joué en faveur du Maroc et surtout du trio nord-américain. Elles sont essentiellement d’ordre géostratégique et participent du realpolitik. On remarquera que les pays européens membres de l’UEFA se sont divisés globalement en deux blocs, oubliant du coup le principe de solidarité avec les pays membres de la CAF. C’est ainsi que certains pays (France, Belgique, Italie, Pays-Bas….) ont choisi le Maroc certainement pour des raisons liées à la diplomatie ou à la proximité géographique. D’autres pays européens -et ils sont majoritaires-ont voté massivement pour le trio nord-américain. On notera par ailleurs que le résultat du vote transcende les traditionnels clivages idéologiques, géographiques, voire religieuses. Ceci peut expliquer que malgré les « consignes », certains pays africains (11 au total) aient plutôt choisi de donner leur vote aux Etats-Unis. La menace alimentaire à peine voilée du président Trump y a-t-elle été pour quelque chose dans le vote de certains pays ? Sans pouvoir l’affirmer, on observera que certains pays longtemps exposés aux menaces de sanctions semblent avoir fait amende honorable. La présence d’une forte communauté installée aux Etats-Unis pourrait expliquer par ailleurs le surprenant vote du Cap-Vert en faveur des USA. Si pour des raisons historiques on peut comprendre le vote pro-américain du Liberia ou de la Sierra Leone par exemple, il semble en revanche difficile pour l’instant d’expliquer la décision de certains pays d’Afrique australe (Afrique du Sud, Botswana, Mozambique, Namibie, Zimbabwe) d’accorder leurs suffrages aux Américains. Certains y ont vu une sorte de vote sanction, sorte de pied de nez à la CAF pas toujours en odeur de sainteté dans cette région du continent. Certains pays ont joué la carte de la prudence en optant pour l’abstention. Sans doute pour ne pas déplaire à l’une ou l’autre partie. C’est le cas de l’Iran, de l’Espagne (voisin du Maroc), et de Cuba (voisin des Etats-Unis), Plus étonnante est l’attitude de certaines grandes ou moyennes puissances à couteaux tirés avec Washington sur plusieurs dossiers mais qui ont préféré le choix de « l’ennemi » réel ou supposé. C’est le cas des pays comme la Chine, l’Inde, la Russie, le Vietnam et le Pakistan. Realpolitik oblige. On observera enfin que dans certains cas, la solidité des liens stratégiques a transcendé les considérations d’ordre culturel ou religieux. Contre toute attente certains pays arabes (Arabie Saoudite, Liban, Irak, Jordanie, Koweit, Emirats Arabes Unis) ont fait le choix des Amériques.

Football businness

Le Maroc a certes perdu mais n’a pas démérité. Cette cinquième défaite ne signifie nullement que la campagne menée a été mauvaise ou mal conduite. Elle signifie simplement qu’il y avait du répondant en face. Pour maximiser ses chances le pays qui s’est lancé dans un vaste programme de modernisation de ses infrastructures a obtenu le soutien de la Confédération africaine de football (CAF) dont le président a instruit tous les pays membres à « soutenir sans faille le candidat de l’Afrique » et ce malgré les remontrances de la Fifa invitant les confédérations continentales à plus de neutralité. Bien plus, Rabat a dépêché des émissaires aux quatre coins de la planète pour vendre son « dossier » et essayer de convaincre les sceptiques. Comme on l’a déjà souligné plus haut, l’engagement des ambassadeurs de la candidature marocaine n’ont pas suffit pour faire basculer la décision finale en faveur de leur champion. Même si on ne peut pas mettre en cause la transparence du vote, force est de constater que d’autres paramètres ont dû peser très lourd dans la balance au moment décisif

N’oublions pas que les grands événements sportifs internationaux sont d’abord une affaire de gros sous. Au-delà de l’idéal sportif et de l’esprit olympique, c’est à celui qui est susceptible de réunir la plus grande cagnotte qu’il reviendra de s’asseoir à la grande table le moment venu. S’agissant précisément des ressources financières, le match semblait très déséquilibré entre le Maroc qui tablait sur un budget de 5 milliards de dollars (CFA) et le trio nord-américain qui proposait 15 milliards de dollars, soit trois fois plus, avec à la clé des profits records. De quoi attiser l’appétit d’une Fifa qui a besoin de renflouer ses caisses après les soubresauts de l’ère Blatter. Sans le dire, l’issue du vote ne peut que satisfaire la FIFA qui ne pouvait espérer mieux. L’instance faîtière du football mondial peut entrevoit d’ores et déjà des bonnes affaires pour 2026. En conclusion les résultats du vote portant attribution de la Coupe du monde Fifa 2026 redessine en quelque sorte la carte de la géopolitique mondiale du sport (dixit Pascal Boniface). Au-delà des considérations purement sportives, l’issue du scrutin met a révélé à la fois le jeu des rapports de forces et les grands enjeux géostratégiques de ce début du troisième millénaire.

Jean Marie NZEKOUE, Editorialiste
Auteur de « L’Aventure mondiale du football africain » (2010)


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