A chaque étape son analyse, le footballeur a tenu à faire la différence entre Bell le consultant et Bell le Camerounais. L’entretien à bâton rompu s’est déroulé en deux phases : dans l’esplanade de la cathédrale St Pierre et Paul de Douala (en face du stade Mbappé Leppé où il s’entraîne souvent) et dans son imposant domicile, « la résidence Fely, » au quartier Kumasi dans la capitale économique. Le mur du balcon où il accueille ses visiteurs est tapissé des photos où il fait les « unes » des journaux prestigieux : « Onze mondial », Afrique football », « France football », etc. Dans un coin du balcon, des trophées et fanions témoignent que le propriétaire des lieux qui a un tableau de chasse aussi riche, est forcément capé pour analyser le football dans son ensemble.
Entretien avec un homme perspicace, vif, et dont les prises de position divisent régulièrement l’opinion nationale.
Camfoot.com : Que pensez-vous de la préparation des Lions indomptables ?
Joseph Antoine Bell : Je trouve que c’est une préparation très chahutée et approximative. Et ce n’est pas forcément la faute de ceux qui sont là aujourd’hui et c’est ce que j’ai toujours reproché à mon pays le Cameroun.
Camfoot.com : A qui la faute donc ?
Joseph Antoine Bell : Mais aux responsables ! Nous manquons cruellement de dessein dans ce pays. Vous aussi, n’allez pas écrire dessin comme un jeune homme (journaliste) à qui j’ai dis ça récemment. Je dis bien dessein, D.E.S.S.E.I.N (gros éclats de rires).
Donc, il n’y a pas de programmation, pas de visibilité, pas d’anticipation, nous vivons au jour le jour comme dans nos villages. Si ce climat ne change pas, chaque fois que les joueurs quitteront leur club pour venir à l’équipe nationale, ils auront du chagrin, de l’anxiété et seront rarement dans leur assiette. Ce qui malheureusement les pousseront à être moins performants qu’ils ne sont en club. Les gens qui peuvent, précisément, tirer leur épingle parmi les Lions sont ceux qui sont moins bien dans leur club.
Camfoot.com : Comment cela est-il possible ?
Joseph Antoine Bell : Parce qu’étant moins bien dans leur club, ils arrivent chez les Lions et ne sont pas dépaysés par l’environnement. Chez les Lions, ils viennent retrouver leur compatriote et peuvent paradoxalement passer certaines imperfections. Ceux qui sont bien dans leur club, lorsqu’ils arrivent chez les Lions, les imperfections leur sautent aux yeux, les agressent, et ils sont moins bien que dans leur club. Voilà un peu l’environnement des Lions.
Camfoot.com : Parlons du staff technique ...
Joseph Antoine Bell : Le Cameroun n’avait pas d’entraîneur depuis le mois de Janvier 2007. Nous nous sommes qualifiés pour la CAN en septembre 2007. Et ce n’est qu’en octobre à moins de trois mois de la CAN qu’on choisit un entraîneur dans les conditions que l’on sait.
Pourquoi avions nous mis un temps si fou pour trouver un entraîneur ? Au-delà de juger s’il est compétent ou pas et c’est une autre affaire, de l’avoir mis en place comme cela s’est passé ne nous honore pas.
Logiquement lorsque vous choisissez un staff technique, il faut au moins que le staff administratif et politique donne au moins l’impression de s’être mis d’accord. Ce type là (Otto Pfister) va travailler pour tout le monde. Or, si vous le mettez en place dans des tiraillements et presque de la haine publique, vous aurez des séquelles. Le staff technique n’est pas serein. Le staff administratif passe le temps à se guetter et se tirer dessus à la moindre occasion. Et puis je ne comprends pas pourquoi ils se comportent de la sorte ! Le ministre des sports ne sera pas ministre à vie et le président de la Fécafoot ne sera pas président à vie ! Les deux sont en plus du même parti politique (le Rdpc), pourquoi ne servent-ils pas normalement le Cameroun comme ils sont supposés le faire ? Et de l’autre côté, le staff technique est là pour vous servir. C’est un comportement irresponsable que de montrer à l’extérieur qu’on n’est pas d’accord. C’est comme si un entraîneur adjoint disait qu’il n’était pas content des choix de l’entraîneur principal. L’entraîneur adjoint n’a rien à dire car s’il y a des comptes à demander, c’est au principal qu’on les réclamera.
Camfoot.com : Malgré ce climat malsain, avant de partir pour le stage au Burkina Faso le 6 janvier dernier, le capitaine Rigobert Song déclarait que dix jours de stage, c’est suffisant pour préparer la CAN...
Joseph Antoine Bell : Je le félicite pour ça. Que ce soit par ignorance qu’il l’ai dit ou par calcul, c’est une bonne chose qu’il l’ait dit. En tant que capitaine, ce n’est pas à lui de mettre sur la place publique les problèmes que traversent les Lions, même en off, il ne doit pas le faire car il ne faut pas qu’il rajoute son grain de sel. Je le félicite d’avoir dit cela. En tant que camerounais, je suis content de l’entendre dire cela. Mais en tant que consultant, je dirais autre chose là où je travaille.
Camfoot.com : Que leur diriez-vous ?
Joseph Antoine Bell : Mais vous aussi vous travaillez pour les camerounais. Dans ce cas, je préfère émettre un souhait comme tous les camerounais, c’est-à-dire de voir l’équipe nationale gagner la CAN 2008.
Camfoot.com : Et que dira alors Bell, le consultant ?
Joseph Antoine Bell : (Sourire). Le consultant ne dira pas la même chose. Car là-bas, je suis payé à l’efficacité, à la justesse de mes propos.
Camfoot.com : Et aux lecteurs de Camfoot.com, que leur diriez-vous ?
Joseph Antoine Bell : Mais je ne suis pas consultant à Camfoot (rires).
Camfoot.com : Lorsque vous étiez joueur de l’équipe nationale, que disiez-vous aux joueurs pour les motiver quand vous étiez dos au mur comme c’est le cas ?
Joseph Antoine Bell : En équipe nationale, j’utilisais à peu près ce discours : Quoi qu’il se soit passé avant, ce sera toujours le joueur qui sera sur le terrain et donc critiquable et critiqué.
Pour le cas du Cameroun, tout le monde décrie la gestion des dirigeants mais beaucoup de camerounais ne les connait pas. Tout le monde connaît tous les joueurs de l’équipe nationale, donc, le joueur qui ratera par exemple le penalty essuiera les foudres de la population alors que les causes de cet échec sont lointaines. Personne ne vous dira que pour rater un penalty, il y a un côté nerveux, psychique qui compte et qui est influencé par la forme. Et la forme vient de l’environnement dans lequel vous évoluez.
Camfoot.com : Moins deux semaines de préparation et aucun match amical d’envergure. Quelle prestation les Lions peuvent donner à la CAN ?
Joseph Antoine Bell : Si je dis les Lions vont gagner, tout le monde va entendre le Cameroun va gagner. Mais je dis les Lions ne vont pas gagner, tout le monde va entendre nos joueurs sont mauvais.
L’encadrement technique ne fera malheureusement que son rôle. Vu tout ce qui s’est passé, on arrivera difficilement à ce que tout le Cameroun attend à savoir gagner la CAN. L’équipe en ce moment a besoin d’un plus. Il faut aborder d’autres domaines que du technique. Lorsque vous voyez ce qui s’est passé en Espagne (match amical Vigo) le 27 décembre dernier, on ne peut pas dire que c’est rien. Les camerounais ont abaissé leur valeur au point où lorsqu’on siffle l’hymne camerounais, cela ne semble choquer personne ou encore personne ne cherche les causes. Si c’est l’ignorance du siffleur, ça ne gène pas beaucoup, mais si c’est justifié, alors là, il faut se regarder dans les yeux et voir ce qui n’a pas marché. Je ne fais malheureusement pas à moi tout seul le Cameroun et je supporte mal qu’on ait sifflé mon hymne car ma chanson préférée, c’est l’hymne national. Qu’on siffle l’hymne du Cameroun, cela me touche beaucoup et m’écoeure.


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